COMMUNE DE SAIHT-MARTIN-DU-FRESNE
Sébastien CASTELUON
1515-1563
LA VIE ET L’ŒUVRE D’UN GRAND SAVANT DU XVI e SIÈCLE
DÉFENSEUR DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
NÉ A SAINT-MARTIN-DU-FRESNE (Ain)
LE COMITÉ D’ÉRECTION DI MONUMENT
A 926
Bourg,
Imprimerie Républicaine, 5,
Louis Page, Propriétaire
Rue Littré
11 a été tiré de cette brochure 3o exem¬
plaires sur papier vergé teinté hollande, numé¬
rotés de i à 3o.
2.000 exemplaires sur papier vélin bouffant.
COMITE SEBASTIEN CASTELLION
--
Présidents d’Honneur :
M. Ferdinand BUISSON, Président de la Ligue Fran¬
çaise des Droits de 1 Homme et du Citoyen, ancien
Directeur de F Enseignement Primaire;
M. Eugène CHANAL, Sénateur, Président du Conseil
.. Général de l’Ain ;
M. le PRÉFET de PAIN.
Président :
M. Claude GOURMAND, Maire de Saint-Martin-du-
Fresne.
Vice-Présidents :
M. MERCIER, Conseiller d’Arrondissement, Maire de
Montréal.
M. BAILLET, Conseiller d’Arrondissement.
M. le SOUS-PRÉFET de NANTUA.
M. ROZIER, Maire de Nantua.
Secrétaire Général :
M. TORTILLET, Instituteur à Bélignat.
. . . Secrétaire :
M. GAUDET, Instituteur à Saint-Martin-du-Fresne.
Secrétaire Adjoint :
M. LOMBARD, Instituteur à Saint-Martin-du-Fresne.
Trésorier :
M m * MARTIN AND , Institutrice à St-Martin-du-Fresne.
Membres :
LE CONSEIL MUNICIPAL de Saint-Martin-du-
Fresne, représenté par sa délégation :
MM. Georges PINARD, Adjoint;
Marius SONNET, Conseiller Municipal;
Paul CHARBONNEL, Conseiller Municipal.
Benoît JOSEPH, Conseiller Municipal.
LA FÉDÉRATION DE L’AIN DE LA LIGUE
DES DROITS DE L’HOMME, représentée par
M. GIRODET, de Bourg, Président.
LA SOCIÉTÉ D’ÉMULATION, représentée par M. le
Docteur SERVAS, Président.
LA SOCIÉTÉ DES NATURALISTES DE L’AIN,
représentée par M. le Docteur BOCCARD, Député,
Président.
L’UNION DÉ LIBRES PENSEURS ET DE LIBRES
CROYANTS, par M. Etienne GIRAN, à Sèvres.
LE SYNDICAT DES INSTITUTEURS ET INSTI¬
TUTRICES DE L’AIN, représenté par M. NEYRAUD,
Secrétaire Général.
LA LIBRE-PENSÉE DE NANTUA, représentée par
M. BOURBON, de Nantua.
M. SENGISSEN, Instituteur en retraite, à Nantua.
BIBLIOGRAPHIE
Sébastien Castellion, sa vie et son oeuvre (Etude sur
les origines du Protestantisme libéral français), par
Ferdinand Buisson, 2 volumes, à la Librairie Ha¬
chette.
Sébastien Castellion et la Réforme Calviniste; les
deux réformes, par Étienne Giran (en vente chez
l’auteur, 3, Sente des Rossignols, Sèvres (Seine-et-
Oise), prix : 10 francs.
ŒUVRES DE S. CASTELLION
(Voir Bibliographie de M. Buisson,
appendice, pages 342 à 380, t. II).
Les Dialogues Sacrés.
Poèmes latins, et grecs.
Traduction de la Bible en latin et en français.
Traité des Hérétiques (réédition 1913, à Genève).
Conseils à la France désolée.
Contra libellum Calvini.
Traductions diverses d’écrits théologiques.
Éditions et traductions de classiques grecs.
Ouvrages posthumes. — Dialogues.
PRÉFACE de M. FERDINAND BUISSON
Il n’y a pas à hésiter.
Sébastien Castellion ( Chateillon) — né à
Saint-Martin-du-Fresne en 1515, mort a Bâle
en 1563 , — est bien l’homme qui a consacré sa
vie entière à la liberté de conscience.
Il la recommandait dès 1551 en termes pres¬
sants, dans Vadmirable préface de sa traduc¬
tion de la Bible au jeune roi cT Angleterre,
Edouard VI.
Il la soutint encore par de nombreux et vifs
écrits, lorsque Calvin fit brûler Michel Servet
pour hérésie.
Il la défendit contre Théodore de . Bèze,
partisan de la peine de mort pour Vhérétique.
C’est le même homme enfin qui, au lendemain
du massacre de Vassy, dix ans avant la Saint-
Barthélemy, écrivait son Conseil a la France
désolée. Il indiquait en quelques pages émou¬
vantes la solution libérale qui, après trente
ans de guerres civiles, devait triompher avec
Henri IV et a permettre en France deux
Eglises. » Il concluait : « Le Conseil t’est
donné, ô France ! c’est que tu cesses de forcer
vin
consciences, de tuer ni persécuter, mais per¬
mettre qu’en ton pays il soit loisible à ceux qui
croient en Christ et reçoivent le vieux et le
nouveau Testament, de servir Dieu selon la foi,
non d’autrui, mais la leur. »
Enseigner avec cette force et cette netteté, non
seulement la tolérance, mais le respect de la
conscience en plein XVP siècle, à la fois contre
les catholiques et contre les protestants, c’était
devancer le temps, c’était faire entendre deux
cents ans d’avance la voix de ta Révolution, qui
est celle delà raison et des droits de la personne
humaine.
Les pages qui suivent résument avec simplicité
ce que fut l’œuvre de ce précurseur, les persécu¬
tions qu'il a endurées, sa vie de souffrance et du
pauvreté ; l’humble courage avec lequel il sut
. tenir tête à des ennemis tout puissants.
C'est bien le moins qu’aujourd’hui, les compa¬
triotes de Castellion rendent hommage à celui
qui, seul de son temps, professa ouvertement, au
nom de l’Evangile, les idées aujourd'hui com¬
munes à tous les Français.
Ferdinand BUISSON.
AVANT-PROPOS
L’idée de rappeler la mémoire de Sébastien Castel-
lion, un des grands écrivains protestants de xvi« siècle,
qui restera surtout connu comme un des premiers
défenseurs de la liberté de conscience, remonte à
plus de cinquante ans.
En 1868, Edmond Chevrier écrivait dans un opus¬
cule intitulé : Protestantisme dans le Maçonnais et dans
la Bresse , que le département de l'Ain s'honorerait en
élevant à Castellion une statue ou un simple buste.
En 1892, M. Ferdinand Buisson publiait à la librairie
Hachette une œuvre magistrale, consacrée à notre
illustre compatriote : Sébastien Castellion , sa vie, son
œuvre; Essai sur les origines du protestantisme fran¬
çais. On peut affirmer que ce savant ouvrage a
vraiment sauvé Castellion de l'oubli; — c’est grâce à
lui qu’on a appris à mieux connaître une vie admi¬
rable et une œuvre immense, consacrées à la défense
d’idées que notre siècle seulement allait voir consa
crées.
Le 25 septembre de la même année, un article de
Y Abeille du Bugey , dû h la plume du regretté écrivain
Auguste Arène, signalait l’étude de M. Buisson et
exhortait les concitoyens de S. Castellion à commé¬
morer la mémoire de l’apotre de la tolérance, a à
rendre un hommage tardif au montagnard qui, parti
de Saint-Martin, était allé semer sous ses pas, les
idées lumineuses de la liberté et de la tolérance. »
En 1904, l’idée fut reprise par J/. Sengissen, insti¬
tuteur à Chamoisc , hameau de Saint-Martin-du-
Fresne, et sous les auspices de la Libre-Pensée de
Nantua, un Comité fut constitué.
Tout semblait devoir aboutir. Mais la municipalité
de Saint-Martin se déclara hostile à l’idée d’érection
d’un monument à Castellion et à toute commoméra-
tion. Comme l’écrivait M. Arène, dans Y Abeille du
Bugey , le malheureux Castellion se trouvait encore
persécuté trois siècles et demi après sa mort.
En 1911, à la suite d’une fête organisée par la
Société du Sou des Ecoles laïques de Bellegarde, où
M. Ferdinand Buisson fit une conférence sur Sébas¬
tien Castellion, sous la présidence de M . Eugène Cha-
nal, Sénateur, Président du Conseil général de l’Ain,
il fut question une fois de plus d’élever un monu
ment en l’honneur de l’adversaire de Calvin et de
l’intolérance. Le projet n’eut pas plus de succès que
les précédents.
Les efforts de tant de dévoués citoyens ont facilité
la tâche de ceux qui, aujourd’hui, ont repris leur
pieuse pensée ; ils sont heureux de voir enfin réalisée
l’idée de glorifier un homme qui a illustré son petit
pays par ses écrits et par sa philosophie religieuse,
d’où émane la tolérance, et en fin de compte l’idée de
laïcité.
C’est grâce à la libéralité du Conseil municipal
de Saint Martin-du-Fresne que la mémoire de Sébas¬
tien Castellion a pu être commémorée et que la pla¬
quette qu’on va lire, faisant connaître la vie et l’œu¬
vre de Sébastien Castellion, a été éditée.
SÉBASTIEN CASTELLION (15)5-1563)
APOTRE DE LA TOLÉRANCE
Sébastien CASTELLION a été un savant profes¬
seur du xvi e siècle, très versé dans la langue grec¬
que et la langue latine, un écrivain abondant,
dont les œuvres écrites en latin et en français fu¬
rent appréciées en son temps ; il a été surtout un
des premiers défenseurs de la liberté religieuse,
et comme on Ta dit, un véritable apôtre de la
tolérance.
Son vrai nom était Chateillon, comme on le
voit par la signature d une lettre de son frère qui
se trouve à la bibliothèque de Bâle. Quand il fit
imprimer sa Bible française il reprit sur le fron¬
tispice le nom de Chateillon.
Un jour, quelqu'un Y avait appelé par méprise
Castalion ; se souvenant de la fontaine Castalie,
consacrée aux Muses, il en fut ravi et il signa de
ce nom qui devait lui rester.
Plus tard, Castellion devait se repentir d avoir
cédé à un sentiment d’orgueil en abandonnant
son nom patronymique. Il était trop tard, et c'est
sous son pseudonyme qu'il est universellement
connu.
Sébastien Castellion était né en 1515 et il mou¬
rut eh 1563 : il semble bien tard pour glorifier
sa mémoire, ignorée aujourd’hui du grand public.
Mais si cette commémoration d’un personnage
qui fut célèbre et qui a lutté et souffert pour des
idées qu’on ne discute plus guère, est tardive,
il est nécessaire de lui donner plus d’éclal pour
qu’elle soit la réparation d’un oubli injustifiable.
Nul n’a plus droit que Sébastien Castellion à
cette juste réparation. 11 appartient au plus grand
siècle de notre histoire, celui de la Renaissance,
qui vit briller les arts et les lettres de tout leur
éclat, et celui de la Réforme religieuse, véritable
révolution d’où est sortie la liberté religieuse et
la liberté de penser.
Castellion est non seulement un des glorieux
fils de ce grand siècle, mais il est un des plus
fidèles à son esprit et à son génie : adversaire de
Calvin et de toutes les tyrannies doctrinales, par
delà de longs siècles il rejoint la philosophie
laïque et libérale de notre époque. Par son res¬
pect des croyances des autres hommes et son
courage tranquille à défendre les siennes, il
semble appartenir au xix 8 siècle, qui aura vu dans
notre pays le triomphe du libre examen, de la
tolérance religieuse et de la laïcité.
ORIGINE DE S. CASTELLION
Sébastien CASTELLION est né à Saint-Martin-
du-Fresne en 1515, six ans avant la diète de
Worms, qui mit Luther au ban de l'Empire, et six
ans après Calvin, son redoutable adversaire, né
à Noyon, en 1509.
La famille Chatillon ou Chasteillon, dont le
nom s'est aussi orthographié Chastillon et Chas-
teillion, est une des plus anciennes de Saint-
Martin, petite commune de l'Ain, située à huit
kilomètres de Nantua dont la montagne de Cha-
moise la sépare. Placée à l’entrée de la Combe
du Val, elle communique par une route qui s'en
va à l'est, avec le Haut-Bugey, Brénod et Haute-
ville d'un côté, Saint-Rambert de l’autre. La route
de Genève à Lyon, par Nantua, Maillai, Cerdon,
Pont-d'Ain, traverse le village dans toute sa lon¬
gueur. Les vestiges d’une vieille tour, dressée à
l'ouest, sur un tertre élevé, dominant la vallée
de l'Oignin, attestent la puissance et la splendeur
d'un bourg qui connut des différends nombreux
avec ses voisins, les puissants abbés de Nantua.
— U —
L’origine de Castellion a été assez controver¬
sée. La statistique du préfet Bossi, dressée en
1808, rappelle en ces termes la vie du célèbre
théologien : « Castellion ou plutôt Chatillon,
habile protestant, était né à Châtillon-les-Dom-
bes, quoique le Dictionnaire historique le fasse
sortir des montagnes du Dauphiné. Il fut célèbre
par ses démêlés avec Calvin, ses opinions sur la
foi et les nombreux ouvrages qu’il a publiés à ce
sujet. » . 1
On affirmait également qu’il était originaire
de Chatillon-en-Bugey ou Chatillon-de-Michaille,
ou du pays des Allobroges. — Bresse, Bugey,
Savoie, ces trois pays appartenaient à l’époque
où vivait Sébastien Castellion à la Maison de
• Savoie, la confusion était facile à faire, surtout
qu’il passa une grande partie de sa vie à Bâle.
Ce ne fut qu’en 1854, que dans une étude
sur le Collège de Rives, à Genève, M. Bétrant
parvint à fixer le véritable lieu d’origine du grand
penseur, d’après les registres du Petit Conseil de
Genève sur lesquels on lit en effet : « Mercredi 5
avril 1542, suivant l’admission du régent de nos
écoles, Maistre Bastian de Chastillon, de Saint-Mar¬
tin-du-Fr es ne. » Depuis, le lieu d’origine de Cas¬
tellion n’a plus été sérieusement contesté.
On ne sait à peu près rien de l’enfance de
Sébastien Castellion ; dans ses nombreux écrits,
il n’a jamais parlé de sa vie. Il n’a pas raconté
non plus comme il était venu à Lyon, vers 1530,
poursuivre des études commencées sans doute
chez le curé de son village, qui avait dû remar¬
quer sa vive intelligence et sa passion précoce
pour les livres.
Fnc simili du registre du Pot il Conseil de (icneve
CASTELLION A LYON, ANNÉES D’ÉTUDES
L’histoire des années d’étude de S. Castellion
a Lyon, de io35 a 1540, se confond avec celles
des étudiants de cette époque extraordinaire. Le
nombre de jeunes gens de familles pauvres que
des protecteurs avisés distinguaient dans les cam¬
pagnes, était considérable. C’est l’histoire de lia -
mus, d’Amyot, de Cujas .* « Un enfant de la cam¬
pagne, pauvre et isolé, qui a la passion de l'étude,
qui s’instruit tout seul, au prix des plus touchants
efforts, un jour la protection de quelque bienfai¬
teur, d’un prêtre, d’un parent aisé, le fait envoyer
au collège, et les lettres ont gagné un fervent de
plus (1). » Telle est la légende qui sert de préface
aux plus belles vies du xvi e siècle et à celle de
notre héros.
Le sort de Castellion fut celui d'un étudiant
pauvre de cette époque. Il subit toutes les priva¬
tions et endura la misère. Il eut cependant la
chance de s’attacher comme répétiteur à des
jeunes gens de familles riches.
(I) Sébastien Castellion, par F. Buisson , Tome 1. p. 17.
- 18 -
L'état d'âme de cette jeunesse des écoles, dans
un temps troublé par des manifestations diverses,
mais si profondes de l'esprit humain, est facile
à imaginer. Les jeunes gens sont naturellement
4P
les plus remués parles idées nouvelles ; la Renais¬
sance dans les Arts, la Réforme dans les idées reli¬
gieuses les passionnent. Si Castellion est devenu
un grand humaniste, connaissant toutes les lan¬
gues enseignées à cette époque, s’il est devenu un
protestant ardent, c’est qu’il Lyon, au carrefour
du Nord et du Midi, cité libérale de tout temps,
ces idées étaient vivement agitées.
Nulle période 11 e semble avoir été plus féconde.
M. Buisson en a fait la plus pénétrante analyse.
De fréquentes réunions groupaient alors les amis
de l’intelligence, les lettrés, les savants, les poètes.
Sébastien Castellion lui-même versifie, il écrivit
des vers latins qui nous ont été conservés.
Ce que cette jeunesse studieuse et ces savants èn-
tendaient par Renaissance, c’est le retour aux
vrais latins, aux vrais classiques, aux écrivains
et aux philosophes de la Grèce et de Rome. Ils
sont d’abord des humanistes, c’est-à-dire des let¬
trés, « c est le culte des lettres qui les conduit.
Mais ce qui les distingue des étudiants et des
lettrés des siècles précédents, c’est qu’ils ne consi¬
dèrent pas seulement la beauté de la forme, l’har¬
monie des idées, ils voient le rajeunissement de
19
la pensée tout entière, le renouvellement de la
philosophie. Et 1 humanité retrouve l'Evangile
comme elle a retrouvé l'Iliade ». (1)
Et on va à Homère, à Cicéron, à Virgile, on
retourne à l'Evangile ; et le christianisme primitif,
si simple, d'une si belle beauté morale, d’une
franchise si sévère, va revivre.
Ces hommes de lettres et ces savants que nous
appellerions aujourd'hui des intellectuels, avaient
une douce philosophie et ils allaient sans s'en
douter vers la plus large liberté, si incompatible
avec les idées de leur siècle. Leur christianisme
est tout moral et ils parlent de la religion avec
une liberté et une simplicité qui semble de notre
époque. Ce monde qui arrive à l’aurore des temps
meilleurs a des audaces qui étonnent ; ces huma¬
nistes n’excluent personne, ils rapprochent Pla¬
ton et Virgile des pères de l’Eglise, des patriarches
et des apôtres.
Cependant, ils ne sont pas révolutionnaires ;
ils ont la candeur de la jeunesse et une foi abso¬
lue en la puissance de l'idée. Ils se qualifient seu¬
lement de pieux restaurateurs.
En se rangeant résolument du côté du parti
des réformes, les humanistes croient être dans
le sens de la tradition de l'Eglise. D’ailleurs, une
F. Buisson , livre cité. Tome I.
profonde agitation s'emparait de la société qui
paraissait mûre pour une renaissance de la science
et de la piété.
Ce mouvement des esprits était vraiment con¬
forme au génie de la France, fait de mesure et
de bon sens, qui craint le fracas de Luther,
comme il condamne de nombreuses pratiques
religieuses entachées de superstition. 11 témoi¬
gnait du meilleur esprit gallican qui était, à ce
moment, l’esprit public lui-même, et il semblait
qu'il eût dû triompher.
Cependant cette douceur, cette modération,
cette sagesse, celte facilité allaient faire sa fai¬
blesse et devaient l'empêcher d'aboutir. Aujour¬
d’hui encore, qui pourrait se flatter de faire
admettre des doctrines fondées sur la seule raison,
sur la justice et dictées par la simple sagesse ?-
En Castellion nous célébrons cette raison, cette
naïve confiance au pouvoir suprême de l’esprit
qui, à travers les siècles, finissent par s’affirmer
et nous donner confiance dans le triomphe
définitif du pouvoir de la justice et de la vérité.
Mais ce qui caractérise aussi cette grande pé¬
riode si féconde en idées nouvelles, germes de
1 humanité de demain, ce sont les haines et les
passions religieuses et politiques. Et des haines
en retour : des hommes qui luttent pour l’affran¬
chissement de la pensée, qui affirment la nécessité
de profondes réformes, s’avèrent comme de pires
despotes et ne reculent devant aucun moyen pour
faire triompher des idées qu’il»croient les seules
vraies et les seules justes.
Nous sommes en 1540. La période de quiétude
est close, où il était possible, sous le couvert de
l’humanisme, entraîné par la force de la liberté,
d’affirmer des hérésies qui allaient devenir singu¬
lièrement dangereuses. Désormais, le bras séculier
est armé, les partis se classent avec vigueur. Les
tièdes, les sages, les hommes de raison sont ré¬
pudiés. Et le même esprit va dresser l’une contre
l’autre deux doctrines rigides, méprisant égale¬
ment l’homme et le bon et paisible troupeau
dont parlait Homère, que d’un signe le berger
gouverne.
La plupart des intellectuels firent une soumis¬
sion plus ou moins sincère ; une minorité ar¬
dente va chercher asile dans la Réforme. Elle
compte, parmi ses plus dévoués, Sébastien Cas-
tellion.
Les persécutions commencent dans la région
lyonnaise et les exemples des martyrs qui meu¬
rent pour leur foi ébranlèrent très fort Castellion
et l’arrachent à ses paisibles études, au doux souci
des lettres. Il a entendu la parole de Calvin, cet
austère et véhément appel de militant qui éclaire
sa pensée et lui pose une véritable question d’hon-
neur. « Tu n'as pas le droit d'étudier pour étudier,
d'amasser des trésors d'érudition ; ce n'est pas
plus remplir sa Vie que si on la passait à re¬
garder des tableaux. Le critérium des bonnes
études, le voilà : Il faut que d'abord elles te ren¬
dent meilleur, ensuite qu'elles te mettent en état
d'être utile aux autres. »
Cette crise morale a dû conduire Sébastien
Castellion à la Réforme. Il va passer de la vie
séculière, de la pure vie spirituelle à la vie reli¬
gieuse et se jeter tout entier dans la mêlée.
Désormais, il n'y aura plus qu'un seul problème:
la Religion, au sens absolu du mot.
Au printemps 1540, Castellion appelé par son
ami, le médecin Benoit lissier ou Textor, origi¬
naire de Pont-de-Vaux, quitta Lyon et s'en alla
rejoindre Calvin qui enseignait à lTniversité de
Strasbourg, après avoir tenté une première fois
de travailler à réaliser à Genève cette République
religieuse qu’il devait si solidement édifier quel¬
ques années plus tard.
A Strasbourg, ville libre de l'Empire, protégée
par des franchises séculaires contre l’intolérance
des partis et des princes, les catholiques et les
protestants vivaient côte à cote, en bonne har¬
monie : « C’était l’asile ouvert à toutes les
pensées, un milieu savant, large, profond, sym¬
pathique où s’élaborait la conciliation des sys¬
tèmes (1). »
Les hommes qui dominaient les passions de
leur temps et semblaient voir au delà de leur
(i) A Vigné. Calvin à Strasbourg , cité par F. Unisson,
tome I, p. 105.
siècle et des doctrines de leur école poursui¬
vaient une sage politique d'apaisement.
Castellion approcha de près Calvin, dont il fut
l'hôte pendant huit jours. Ce fut encore pour lui
une année d’études, d’études surtout sacerdo¬
tales.
Il avait vingt-six ans. C’est à ce moment qu’il
fut appelé en qualité de régent à diriger le Collège
de Genève, qui venait d’être réorganisé. 11 hésita
avant d'accepter cette fonction qui lui semblait
devoir être remplie par de plus qualifiés que lui.
Sur les instances de Farel,de Vinet, puis de Calvin,
il fut nommé le 20 juin 1541. Il avait sans doute
été distingué par sa connaissance des lettres an¬
ciennes, par sa science, par son ardeur au travail
et sa grande valeur morale.
Le 3 avril 1542, le Conseil des Deux Cents le
désigna définitivement par la mention suivante :
« Arresté et reconfirmé le maystre d eschoie,
nommé Maystre Bastien, en régentant les escoles,
tenant deux bachelliers et non recovrant les gages
des enfans, mes la ville; aussi qu'il doybje allé
presché à \endovre soult le gage de 450 florins,
à payer quartemps pour quartemps ».
Le surlendemain, le Petit Conseil reçoit son ser¬
ment : « Suyvant l’admission du régent de nos
escoles, maystre Bastian de Chastillon, de Saint-
Martin-du-Fresne, jouxte le gage à luy estably.
- 2o -
a promys et juré de régenter noz escoles jouxte
les édyct et arreste avec que luy fayct ».
La charge qu'il prenait était importante, à
Genève, ville protestante, plus qu'ailleurs. Partout
où la Réforme s’établissait, elle se hâtait d'orga¬
niser l’enseignement populaire ; elle avait compris
la valeur de l’instruction et son premier souci
était de faire participer le peuple à ses bienfaits.
Le principalat de Sébastien Castellion ne devait
pas durer trois années entières. La médiocre si¬
tuation matérielle qui lui était faite, de graves
dissentiment qui s’élevèrent entre Calvin et lu i
sur des questions de doctrine religieuse,, l’obli¬
gèrent à renoncer à une fonction h laquelle il
s’était dévoué corps et âme.
Néanmoins, cette courte période a été décisive
pour lui : il se montra tel qu’il devait être jusqu'au
bout de sa courte carrière, inflexible sur les idées
qu’il avaient épousées, ne craignant rien pour
les défendre, sachant souffrir les pires injures et
jusqu’à l’endurance physique, ayant fait à l’avance
le sacrifice de sa sécurité morale et matérielle.
Dans sa charge de régent du collège. Sébastien
Castellion montra une aptitude exceptionnelle à
l’enseignement, dont on a le bonheur, après plus
de trois siècles et demi, de posséder des témoi¬
gnages certains.
Il se préoccupa surtout de former des carac-
- 26 —
tères énergiques, de donner une forte culture
morale, autant que de conférer un savoir étendu.
Il s’agissait de doter la jeune République hugue¬
note de jeunes gens d’une haute conscience,
d’une volonté indomptable et de convictions pro¬
fondes. On était au seuil d’une ère nouvelle. Des
hommes, obéissant à leur conscience, chargés de
répandre la doctrine par la vertu de leur exem¬
ple, le rayonnement de leur pensée, étaient plus
nécessaires que jamais.
Les méthodes que suivit Casteilion furent celles
qui avaient été mises en honneur au Gymnaste
protestant de Strasbourg, par Jean Sturm ; elles
marquent la tendance générale de la Renaissance
chrétienne. Elles substituent un ordre, un plan,
une marche progressive au pêle-mêle des écoles
du Moyen-Age et remplacent la scolastique, si
longtemps en usage, par l’étude rationnelle d’une
langue, la littérature proprement dite ou l’expres¬
sion naturelle de la pensée humaine. Nous di¬
rions aujourd’hui que l’école active remplace
l’enseignement passif et mécanique.
En application de cette nouvelle méthode
d’enseignement, Sébastien Casteilion publia un
livre à l’usage des classes, qui eut une vogue
extraordinaire, les Dialogues Sacrés.
Le grand mérite de cet ouvrage, dont la pre¬
mière édition est en latin et en français, c’est de
présenter les divers événements de 1 histoire reli¬
gieuse sous une forme agréable aux enfants, en
enveloppant la moralité qui ne parait plus être
que l'accessoire.
Ce livre n'eut pas moins de 47 éditions en Alle¬
magne et dans quelques autres pays de 1541 à
1600. Il est piquant de découvrir, fait remarquer
M. Buisson, que pendant deux siècles, le pro¬
fesseur qui a appris le latin à toute l’Europe
protestante, qui a été le véritable précepteur
des petites classes, fut un Français, inconnu
en France.
Ces Dialogues ne forment pas un recueil de
devoirs stricts avec des formules impératives,
comme nos manuels d’instruction morale et ci¬
vique, c’est la suggestion morale par l'anecdote
vécue, par l'exemple vivant
Charles Nodier a écrit que c’était un joli abrégé
de l'Ecriture Sainte, présenté avec une sorte
d'élégance romanesque, et que le bon Castellion
était sous plus d'un rapport le Fénelon des pro¬
testants.
Calvin avait été rappelé à Genève en 1541 :
il affirma toute de suite sa volonté d’imposer une
discipline sévère dans les mœurs comme dans
la direction de l'Eglise.
Calvin organise l'Eglise protestante ; il est
le premier conseiller du Gouvernement dans
— 28 —
toutes le j affaires publiques, temporelles, spiri¬
tuelles, politiques, militaires, diplomatiques. C’est
un véritable dictateur, disposant d’une puissance
de répression extrême ; il introduit le principe
de l’excommunication pour cause de doctrine
dans le protestantisme.
« Ce théologien de 34 ans domine de toute la
hauteur de son génie et de toute l’énergie d’une
volonté inflexible ceux qu’il veut appeler ses col¬
lègues et ses frères, mais que personne ne tient
pour ses égaux. L’autorité dont il jouit, à vrai
dire, est sans partage comme sans limite (1). »
C’est, contre cette puissance absolue, que le
modeste régent du Collège de Genève allait se
dresser. C’est la plus pure gloire de cette vie
si courte, toujours difficile et souvent misérable,
que la résistance obstinée et publique à la vo¬
lonté inflexible du grand réformateur.
L'homme est pauvre, marié depuis peu à Hu-
guine Paquelon, dont le père, d’origine dauphi¬
noise, avait été reçu bourgeois de Genève. La vie
est dure, il ne dispose que de 450 florins de trai¬
tement sur lesquels il doit payer deux bacheliers.
Puis une grave épidémie de peste sévit, suivie
d’une famine qui désole la ville, rendant l’exis¬
tence du directeur des écoles plus âpre encore.
(1) F. Buisson, ouvrage cité pp. 204, 205.
29
Après qu’une demande d'amélioration de sa situa¬
tion eût été refusée, il renonce à son emploi.
Castellion est un caractère décidé qui ne tran¬
sige pas avec la pureté des enseignements reli¬
gieux. Il va rester toute sa vie un mystique, inha¬
bile à comprendre les raisons des politiques de
rEglise et inapte à y conformer ses actes.
Il suit le déroulement naturel de la Réforme ;
il est le réformateur par excellence, le révolution¬
naire intransigeant qui croit faire œuvre de pro¬
testant rigide en affirmant la liberté de la cons¬
cience et le respect des croyances sincères.
C’est la frénésie des premières effusions reli¬
gieuses et cette illumination intérieure qui condui¬
sent au martyre.
« Un régent de Collège opposant son opinion
à celle de Calvin, sans paraître soupçonner l’iné¬
galité de la lutte, c’est un trait de mœurs que
l’on ne retrouverait plus à Genève dix ans plus
tard ». (1)
C’est la lutte entre la liberté et l’autorité qui
va s’engager, entre la foi libre et la doctrine
absolue.
(I) F. Unisson, livre cité, tome 1. p. 207.
%
SEBASTIEN CASTELL10N A BALE
ANNÉES DE MISÈRE
« Un pauvre prote d'imprimerie, Sébastien Cha-
tellion, a écrit Michelet , pose pour l’avenir la
grande loi de la tolérance ».
Prote d’imprimerie, c’est-à-dire correcteur,
Castellion va le devenir en effet après avoir quitté
Genève : ne trouvant nulle part à exercer une
charge de régent ou de professeur, il va entrer
dans une imprimerie à Bâle.
Il est pauvre, déjà chargé de famille et il a
cherché vainement un emploi scolaire à Lausanne.
Il est malheureux, plein d’amertume, il conserve
des ressentiments contre un homme qui lui a
enlevé son gagne-pain et cherche encore à lui
nuire.
C’est au printemps 1545 que Sébastien Castel¬
lion entra chez l’éditeur Oporin comme correcteur.
Oporin s’était rendu célèbre par la longue suite
d’ouvrages grecs et latins qu’il publia. Humaniste
lui-même, il se distinguait par son courage et sa
hardiesse.
A Bâle, où il va passer les dix-huit dernières
années de sa vie, Castellion se trouve au carrefour
de l’Europe protestante, dans un milieu tout
enflammé de l’ardeur du travail et du prosélytisme
religieux. L’imprimerie y est florissante. D’autres
lettrés, y travaillaient de leurs mains et s’étaient
fait ouvriers après avoir quitté de brillantes situa¬
tions pour embrasser la cause de la Réforme.
« On ne peut se défendre de sympathie pour des
hommes qui entendent ainsi la vie ; quand on les
voit se séparer brusquement de la fourbe des let¬
trés de cour et d’antichambre qui continuent à
ne savoir vivre que de bienfaits payés en monnaie
de poète, on comprend mieux ce que la Réforme
ajoutait à la Renaissance (1). »
La vie y est fiévreuse dans ces ateliers qu'Erasme
appelle des fournaises ; à l’agitation qu’apporte
le va-et-vient des messagers, des marchands et
des étudiants, des écrivains, des professeurs s’ajou¬
tent l’arrivée des fugitifs qui ont échappé à la
persécution, et le départ des propagandistes qui,
au péril de leur vie, s’en vont propager la foi
nouvelle.
De 1545 à 1553, Castellion, dont la famille
s’étend presque d’année en année, va mener une
existence des plus chétives ; il vécut presque dans
(1) F. Buisson, ouvrage cité, tome I, p. 24o.
la détresse ; et Montaigne , apprenant sa doulou¬
reuse situation, écrivit dans le chapitre XXXIV
du livre 1 des Essais : « J’entends, avec une grande
honte de notre siècle, qu’à nostre vue, deux très
excellents personnages en savoir sont morts en
état de n’avoir pas leur saoûl à manger, Lilius
Gregorius Gyraldus, en Italie, Sébastianus Cas-
telio, en Allemagne. Et croy qu’il y a mille hom¬
mes qui les eussent appelés avec très avantageuses
conditions, ou secourus où ils étaient, s’ils eus¬
sent seu ».
Il dut se plier aux plus durs travaux manuels
pour nourrir sa nombreuse famille. Il se fit por¬
teur d’eau pour un jardinier, il travailla la terre,
scia du bois, alla pêcher dans le Rhin.
C’est qu’il poursuivait une œuvre qui aurait
demandé à elle seule toute une existence d’homme :
la traduction de la Bible en latin et en français.
Et il ne pouvait lui donner que des heures prises
sur son repos déjà trop court. Il n’a qu’un mot
rapide sur les événements les plus graves de sa
famille. On sait simplement que sa première
femme meurt en janvier 1550, puis une de ses
filles ; le 20 juin de la même année, il se remarie.
La traduction de la Bible en latin fut terminée
en 1550. Entre temps, suivant le goût de l’époque,
il compose des poèmes latins et des poèmes grecs
qui montrent l’extrême facilité et le don véritable
— 34 —
• —
• • #
d'helléniste et de latiniste de Sébastien Castellion.
Il publie également des recueils de poèmes chré¬
tiens, lyriques, didactiques, dramatiques, destinés
aux élèves, en qualité de morceaux choisis. Sa
préoccupation pédagogique ne Ta jamais quitté :
toujours et dans toutes les circonstances il a
voulu enseigner.
Le livre fut dédié au roi d’Angleterre Edouard
VI; la préface, comme toutes celles du xvi e siècle
est considérable, c’est un véritable manifeste dont
l’idée capitale, exprimée en termes pathétiques,
« fut cette doctrine qui n’avait pas encore de nom
et qui s’appela, beaucoup plus tard, la tolérance ».
Il a surtout écrit sa traduction de la Bible en
français pour instruire le peuple, et il s’est servi
d’une langue volontairement commune, parfois
grossière, criblée de locutions locales, ce qui a
fait dire qu’il ne connaissait que le français du
Bugey et de la Bresse. C’est un français populaire,
où le traducteur vise à l’expression concrète, en
remplaçant le vocable chaldéen par des mots plus
connus et mieux de l’époque.
Malgré ses défauts, ses hardiesses, ses inégali¬
tés, ses lacunes inévitables, la traduction de la
Bible en français est considérée comme l’œuvre
capitale de Sébastien Castellion. En l’écrivant,
*
(1) F. Buisson, ouvrage cité, tome 1, p. 30.
il s’est rendu le fier témoignage d’avoir fait une
chose agréable à Dieu et utile aux hommes.
La manière dont Castellion comprend la tra¬
duction du livre saint des chrétiens montre de
quel esprit il était animé. Ce qu’il entend dans
les Saintes Ecritures, ce n’est pas la lettre, c’est-
à-dire ce qui est formel et dogmatique, mais ce
qui constitue le fond même de la doctrine, les
principes essentiels , l’esprit et seulement l’esprit.
« Les méchants peuvent bien voir la lettre,
ouïr les mots des Saintes Ecritures, ce qui y est
raconté, commandé ou défendu ; mais quant à
l’esprit de la lettre, où veut aller férir la pensée
de Dieu, les méchants n'y entendent rien, à
cause qu’ils n’ont pas l’esprit de Dieu. ».
Il écrit aussi en tête de la Bible française,
sous ce titre, Le Moyen pour entendre la Sainte
Ecriture : « Ainsi que l’homme est fait du corps
et de l’âme, tellement que le corps est le logis de
l’âme ; ainsi les Saintes Ecritures sont faites de
la lettre et de l’esprit, tellement que la lettre est
comme une-boîte, cosse ou coquille de l’esprit. »
S. CASTELLION PROFESSEUR
PREMIÈRE LUTTE CONTRE CALVIN
En 1553, Castellion était nommé professeur à
l’Université de Bâle, en qualité de lecteur de
grec, fonction qu’il remplit jusqu’à sa mort, pen¬
dant dix ans. Il avait été reçu maître es arts, le
1 er août 1553 ; on a conservé à la Bibliothèque
de Bâle le texte de la thèse qu’il soutint. Il n’avait
pas encore quarante ans ; la traduction de la
Bible avait consacré définitivement sa réputa¬
tion de savant.
Sébastien Castellion était alors en pleine pos¬
session de son talent. Des œuvres nouvelles
semblent l’attendre dans le domaine étendu de
sa compétence d’helléniste et de professeur. Sa
situation matérielle, tout en restant modeste, va
cesser d’être un souci quotidien pour lui, c en est
fait des années de détresse qui, malheureuse¬
ment, avaient ruiné sa santé.
Le calme serait revenu dans cette existence
mouvementée si, suivant sa destinée, il n avait
pas entrepris une lutte âpre contre le parti cal¬
viniste ; il allait devenir le chef invisible et
38
opiniâtre de la résistance à l oppression, à l'as¬
sainissement des esprits, libérés par la Réforme.
Un grave événement précipite cette sorte de
crise latente qui, blessant l’âme ardente et tendre
de Castellion, allait le dresser définitivement
contre la dictature calviniste : le 17 octobre 1553,
sur un bûcher dressé à la porte de Genève, sur le
plateau de Champel, montait le médecin Michel
Servet, un des plus grands savants de l'époque,
condamné comme hérétique.
Sept ans auparavant, Calvin s’était écrié : « Si
Servet vient h Genève, pour peu que j'aie d’in¬
fluence, jamais je ne souffrirai qu’il en sorte
vivant ». Il avait tenu parole; ce supplice montre
de quelle puissance disposait le maître de Genève
et quelle était la position définitive du calvinisme.
Michel Servet était venu à la Réforme comme
on vient à une religion de liberté. Il en était resté
plus encore que Castellion au principe même qui
avait conduit tant d'hommes à rejeter le pouvoir
absolu de la Papauté ; il considérait la Réforme
comme un mouvement spontané d'émancipation
religieuse et morale : « Féconde est la puissance
de 1 Ecriture, s'écrie-t-il, sans l’ancienneté de la
lettre qui tue la nouveauté de l'esprit qui vivifie.»
Michel Servet était né dans la Navarre espa¬
gnole. Enfant prodige, il disputait à dix-huit ans
sur le dogme de la Trinité ; il avait ajouté à sa
connaissance des langues, de la philosophie, de
la théologie et de la scolastique, celle de la méde¬
cine. Il enseigna les mathématiques, fut correc¬
teur d’imprimerie à Lyon et professa la médecine
à Charlieu, dans le Rhône, à Lyon, puis à Vienne.
En 1541, il composa un grand ouvrage,
La Restitution du Christianisme, par opposition à
l’Institution Chrétienne de Calvin et qui est un
véritable plan d’une réforme de la ttéforme. Ce
livre fut imprimé secrètement par crainte de l’In¬
quisition. Il ne devait pas recevoir un meilleur
accueil de Calvin qui disait que ce chien de Servet
aboyait de contraire. Se sentant en péril, il n’en
continue pas moins sa lutte pour la liberté de sa
croyance, écrivant ces paroles héroïques : « Je
sais que je dois mourir pour la cause de la vérité.
Cette pensée n’abat point mon courage. Disciple,
je vais sur la trace de mon maître. »
Son livre est généralement considéré comme
un traité de la religion naturelle ; il y défend
l’Eglise primitive des temps d’amour et de frater¬
nité.
A la fois, il froissa Calvin et blessa l’archevêque
de Lyon, l’âpre huguenot et le représentant de la
Papauté, et tous deux, sur leur propre terrain,
mais guidés par un même sentiment, se rencon¬
trent pour combattre l’hérétique.
Michel Servet est appelé devant le Tribunal
- 40 —
de l’Inquisition, à Vienne, puis arrêté. Il put s’en¬
fuir et échapper au bûcher, le 7 avril 1553. Le
17 juin, Servet, dit Michel de Villeneuve, fut
condamné, par contumace « à être brûlé tout vif,
à petit feu, tellement que son corps soit mis en
cendres. »
La sentence fut exécutée en effigie et les livre*
brûlés.
Michel Servet se réfugia à Genève, d’où il
comptait gagner l’Italie. Mais Calvin veillait :
à peine arrivé il fut appréhendé et jeté en prison.
Le 13 août, il était une seconde fois condamné
au bûcher et brûlé le 17 octobre 1553, sur les hau¬
teurs de Champel.
Servet nous paraît plus grand que Castellion
parce qu il paya de sa vie le crime d’avoir
résisté aux puissances d’autorité et au despotisme
religieux. Cependant, les deux cas sont semblables
et le plus dramatique éclaire l’autre plus angois¬
sant peut être. Tous deux, en voulant ôter le
glaive et le droit de punir aux magistrats qui
leur a été donné par Dieu, sont les plus auda¬
cieux et les plus téméraires hérétiques qui furent
jamais.
La mémoire de Michel Servet, dit de Ville-
neuve, a été réhabilitée ; il a été consacré comme
une des plus nobles victimes de l’intolérance, un
pur martyr de la libre croyance : le 27 octo-
i»
41
bre 1903, un monument expiatoire a été élevé à
Champel. On y lit l’inscription suivante :
« Fils respectueux de Calvin, notre grand Ré¬
formateur, mais condamnant une erreur qui fut
celle de son siècle et fermement attachés à la
liberté de conscience, selon les vrais principes de
la Réformation, nous avons élevé ce monument
expiatoire ».
Le 15 octobre 1911, un monument a été élevé
à Vienne, à la mémoire de la grande victime des
haines religieuses au xvi° siècle, un des hommes
les plus grands par sa science et par sa bonté.
La mort de Servet souleva de vives protesta¬
tions ; il ne s'agissait pas seulement de la défense
d'un homme, mais de celle d'un principe qui
était l'essence même de la Réforme.
« Calvin, de Bèze et Farel n ; étaient pas la Ré¬
forme au xvi e siècle. A côté de ces chefs infidèles
et inconscients, il y avait des réformés conscients
et fidèles ». (1)
Calvin, renseigné sur cette agitation, s efforça
de justifier la condamnation. Et cette justifica¬
tion aura pour but de couper court aux attaques
d'adversaires qui disent du mal de lui, « comme
j’apprends qu'ils le font à Bâle, d'arrêter les mur¬
mures de protestation de fidèles peu instruits ».
(1) Etienne Giran , Sébastien Cas tell ion et la Réform
calviniste , p. 168.
- 42 -
Cette apologie de Calvin parut en français et
en latin sous le titre de « Déclaration pour main¬
tenir la vraie foy j> ; contre les « erreurs détesta¬
bles jj de Michel Servet, elle démontra qu’il est
bien de punir les héritiques.
Les premiers exemplaires de la déclaration
furent expédiés de Genève au commencement de
février. Un mois après la publication de l’opus¬
cule de Calvin, parut sous le titre de « Traité des
hérétiques jj, par Martin Bellie, la première
attaque directe contre le maître de Genève. Cal¬
vin n’hésita pas à reconnaître, sous le pseudo¬
nyme de Bellie, celui qui allait devenir son plus
implacable adversaire et il écrivit au recteur de
Zurich, Bullinger :
« On vient d’imprimer clandestinement, à Bâle,
sous de faux noms, un livre dans lequel Castellion
et Cœlius prétendent qu’ils ne faut pas réprimer
par le glaive les hérétiques. Plaise à Dieu que
les pasteurs de cette Eglise se réveillent, même
tardivement, et que le mal ne s’étende pas
plus loin ».
La réplique courageuse de Castellion constitue
un véritable manifeste protestant en faveur de la
liberté de conscience ; elle suscita une extraor¬
dinaire émotion. L’auteur s’humilie d’abord :
lui qui est un pêcheur qui voit ses pêchés si
grands qu'il doit pouvoir obtenir pardon du Sei-
gneur-Dieu, il n’est guère prêt à condamner les
autres, il ne peut tirer hors, le fétu de l'œil de son
frère qu'il n'ait d’abord tiré la poutre de son œil
Une grande pitié morale le remplit et il dé
clare que la religion vraie proteste contre le faux
zèle.
Qu'est-ce qu’un hérétique, se demande-t-il ?
Comment le traiter? Nous estimons hérétiques ,
tous ceux qui ne s'accordent pas avec nous sur la
doctrine religieuse. Or, il manifeste qu'il n’v a pas
de secte qui ne traite les autres sectes d’héréti¬
ques ; en sorte que si, en telle région on est estime
fidèle, en la prochaine on sera traité d'hérétique.
N’eut-il écrit que ces quelques lignes, Castel-
lion mériterait d’être honoré comme un homme
de haute sagesse. Après avoir cherché nous-
mêmes ce qu’est un hérétique, nous n’avons pas
trouvé autre chose que Castellion affirmant que :
« L’orthodoxie, c’est notre doxie, 1 hérédoxie,
c’est la doxie des autres ».
Pour Castellion, il y a deux sortes d’héré¬
tiques : les hommes en l’état de révolte contre
l’Eglise et seuls les véritables, ceux qui le sont en
matière et conduite, tous ceux qui font le mal,
les avares, les orgueilleux, les persécuteurs. Et
ce sont les derniers qu’on n’inquiète p? s. Tandis
(t) K. Giran , ouvrage cité, p.p. 184. 18ü.
*
— 44 —
qu’on persécute les autres qui sont simplement
en état d’opposition avec l’Eglise sur des ques¬
tions de doctrine. On distingue aisément dans
les premiers un assassin, un voleur, qui sont
condamnés par tous, chrétiens, juifs et turcs.
Pour Calvin, c’est un point d’honneur que
d’avoir fait condamner Servet ; c’est par une
véritable dispensation providentielle que Dieu
a arraché aux satellites du Pape, à l’Inquisition
catholique pour le livrer entre les mains de la
Seigneurie de Genève, ce vilain et détestable
hérétique. Calvin attire ensuite sur les auteurs
du Traité des Hérétiques non seulement les fou¬
dres de l’Eglise, mais surtout le bras séculier :
<ï Ces galans sont bien dignes qu’en leurs per¬
sonnes on pratique les doctrines que je veux
ici soutenir, à savoir que les blasphémateurs et
hérétiques doivent être réprimés et punis par les
magistrats ». On sait ce que signifie ces menaces
qui ne sont pas vaines, et il est bon pour Castel-
lion qu il se trouve hors de l’atteinte de son redou¬
table adversaire.
Littré a écrit qu on ne tirerait pas de tout
le xvi e siècle une étincelle de tolérance. Ce¬
pendant, la liberté de conscience que défend Cas-
tellion est bien la même que Voltaire réclamera
plus tard, poussée jusqu’à ses plus modernes con¬
séquences. Le Traité des Hérétiques est une œuvre
collective, donc ce n’est pas une voix isolée qui
se fait entendre, dit M. Etienne Giran, c’est un
faisceau de protestations qui montent. « C’est
l’âme de la Réforme qui se dresse devant les
Réformateurs. Ces hardies proclamations étaient
bien tirées du fond des entrailles du protestan¬
tisme ». ( I )
(1) Etienne Giran, ouvrage cité, p. 201-202.
De ces deux Réformes, l’une est fidèle aux prin¬
cipes qui donnent à tous les croyants le droit
d’étudier la Bible et de l’interpréter librement,
selon leur conscience, c’est celle de Sébastien
Castellion ; l’autre est infidèle à cet esprit, elle se
dresse contre toute liberté d’interprétation de la
doctrine ; autant dire que, sûre d’elle-même, elle
reconnaît aux conducteurs seuls le droit de com¬
menter la Bible. C’est la réforme de Calvin.
Les protestants libéraux étaient peu nombreux ;
la lutte était disproportionnée, il semblait, comme
il a été dit, qu’elle fut celle du moucheron contre
l’éléphant. Cependant, un jour, bien lointain
encore il est vrai, la cause du moucheron devait
triompher de celle du pachyderme.
Théodore de Bèze répondit au livre de Castel¬
lion par Y Anti-Bellius , où il s’élève contre les idées
de tolérance et de liberté, si vigoureusement expo-
— 48 —
sées dans la défense des hérétiques. « Cette ligue
de libre croyance constitue un redoutable dan¬
ger, niais ce n’est pas elle qu’il craint, c’est celui
qui, d’après lui, la dirige et l’inspire ». (1) Il
s’élève contre la prétention de faire bon marché
des questions purement dogmatiques et de faire
consister la religion en un cœur pur, dans la cor¬
rection et reforme de la vie, et renchérissant
encore sur les pratiques usitées contre les héré¬
tiques, il demande contre eux le rétablissement
de la torture.
Evidemment, nous sommes bien loin de la
véritable doctrine de Jésus de Nazareth qu’il résu¬
mait ainsi : « Mes bien-aimés, c'est à ceci que l'on
reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous
vous aimez les uns les autres ».
L’autorité absolue de Calvin et de Théodore
de Bèze grandissait trop chaque jour pour ren¬
contrer une opposition sérieuse. La résistance de
Castellion et du petit groupement de protestants
de Baie n en est que plus méritoire.
Un Comité de propagande et d’action se consti¬
tua pour publier contre l’autocratie calviniste des
pamphlets et des libellés anonymes. Au livre de
Bèze, une vigoureuse réponse fut écrite par Cas¬
tellion, mais la difficulté de faire imprimer des
(1) E. Giran , ouvrage cité, p. 211.
écrits aussi hardis ne permit pas de la publier
avant 1612. Ce fut le Contra libellum Calvini. Le
pamphlet fut déposé sur la table du petit Conseil
à Genève, par un des adversaires de Calvin ; celui-
ci n’hésita pas à en attribuer la paternité à Cas-
tellion jui personnalisait véritablement la résis¬
tance à la dictature morale introduite dans la
Réforme : « Castellion est un monstre qui a au¬
tant de venin qu'il a d’audace et d’acharnement.
Il simule la charité comme il simule la modes¬
tie, tandis qu’il ne se peut rien rêver de plus
orgueilleux. »
Calvin est alors directement pris à parti : il est
formellement accusé d’avoir fait brûler Michel Ser-
vet pour des opinions religieuses, supplice qui a
soulevé de très nombreuses protestations. A l’affir¬
mation du grand prêtre du calvinisme, qui déclare
que Dieu ne commarde pas de maintenir toute
religion, mais seulement celle qu’il a ordonnée
de sa propre bouche, que les papistes n’ont pas
le droit de persécution parce qu’ils sont dans l’er¬
reur, et que les protestants l’ont seuls parce que
leur religion est la vraie religion, Castellion
répond :
« Toutes les sectes se fondent sur la parole de
Dieu, toutes déclarent leur religion parfaitement
certaine. Calvin dit que la sienne est la seule
vraie ; les autres disent que c’est la leur. Il dit
— ,iO -
qu elles se trompent, elles disent que c’est lui.
Qui donc a constitué Calvin arbitre souverain de
toutes les sectes ? »
Puis, poussant plus avant l’argument : « Mais
au nom de Dieu, que veut-il dire avec le massacre
de toute une ville ? Alors, quand il aura réuni
les forces nécessaires, Calvin envahira la France
et les autres nations qu’il réputé idolâtres ; il
ira, renversera les cités, passant tous les hommes
au fil de l’épée, n’épargnera ni femmes, ni en¬
fants ; il égorgera ensuite les troupeaux, ramas¬
sera, comme il dit, tous les meubles sur la place
publique et brûlera le tout avec Servet ».
11 s'élève ensuite contre l’exégèse trop habile de
Calvin qui tire du même texte le droit d’exter¬
miner les hérétiques et celui de ménager les Juifs,
les Turcs, les Catholiques.
La sainte doctrine chrétienne a été définie par
Saint-1 aul : « C est elle qui rend les hommes
•sains, c'est-à-dire doués de charité, de foi naïve
et d’une bonne conscience; la doctrine malsaine,
au contraire, est celle qui les rend curieux, querel¬
leurs, rebelles, impies, irreligieux, profanes ».
« \os docteurs l’entendent autrement : ils ap¬
pellent sains ceux qui s’accordent avec eux sur le
baptême, la cène, la prédestination, etc. Ceux-là,
qu’ils soient avares, envieux, calomniateurs, hy¬
pocrites, menteurs, usuriers et le reste, on le sup-
porte. On ne parle pas de mettre à mort les gens
pour leurs vices, à moins d’homicide ou de vol.
Mais que quelqu’un s’écarte de leur opinion sur
le baptême, la cène, la justification, ia foi, etc.,
celui-là est un hérétique, un diable, il faut le
poursuivre sur terre et sur mer, comme un ennemi
éternel de l’Eglise, comme un épouvantable pro¬
fanateur de la saine doctrine, quand bien même
il aurait une vie irréprochable, serait clément,
doux, patient, miséricordieux, libéral, religieux
et craignant Dieu, d’une moralité irréprochable
de l’aveu de tous, amis et ennemis ». C'est là l’af¬
firmation de l’existence d’un sentiment religieux
antérieur à toute religion et indépendant de toutes
les sectes. « C’est la séparation hardie, dans la vie
religieuse, des croyances pleines d’incertitude et
|
de la foi vivante. On croirait entendre Esaïe :
« Vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous,
purifiez-vous. Otez devant vos yeux la méchanceté
de vos actions; cessez de faire le mal ; apprenez
à faire le bien ; recherchez la justice, protégez
l’opprimé, faites droit à l’orphelin, défendez les
veuves ». La vie morale seule est nécessaire. La
méthaphysique est du superflu (1) ».
Cette éloquente protestation de la conscience
libre contre le dogme étroit et la doctrine impi-
(1) Et. Giran , livre cité , p. 238.
— 52 —
toyable est singulièrement en avance sur l’esprit
du temps et elle prépare avec vigueur les lois
nouvelles de la conscience. Des siècles vont être
nécessaires pour que les idées de Castellion triom¬
phent, pour assurer à tous les hommes cette
liberté dont il traçait avec tant de vigueur les
revendications essentielles.
Il fait penser h un de nos plus illustres com¬
patriotes, Edgar Quinet, qui a été, lui aussi, un
héros de la conscience et dont on a commémoré
le cinquantième anniversaire de la mort par
une grande cérémonie à Bourg et à Certines le
23 mars 1925. Quinet s’apparente à Castellion
par bien des côtés. C’est, lui aussi, un libre croyant,
bien près de ce protestant libéral qui, trois siècles
avant lui, défend le droit de penser librement et
affirme la supériorité d'une société basée sur le
respect de toutes les croyances, préparant ainsi
au-dessus dos religions et des sectes la société
laïque.
(( Jamais, jusqu alors, la souveraineté de la
conscience n avait été affirmée avec autant de
force ; jamais la relativité de la connaissance
n avait trouvé de formule plus heureuse, jamais
parole plus hardie, plus révélatrice, plus apai¬
sante et plus vraie n’avait été prononcée. C’est
une ère nouvelle qui s’ouvre, Père du respect de
la conscience où s’affirme non seulement le droit
!S3
h la libre recherche, mais le droit à l’erreur et à
l’hérésie, car l’erreur et l’hérésie sont la vérité
par celui qui les professe...
« C’est de ces déclarations, de cette attitude
courageuse, de ces principes émancipateurs que
sont sorties vraiment nos libertés modernes (1) ».
Calvin proteste auprès des administrateurs de
la ville de Bâle contre cet écrit hardi et dénonce
l’Université de cette ville d’être le foyer de la
nouvelle hérésie. Les autorités de la ville signi-
lièrent à Castellion un premier avertissement.
Cependant, ce premier succès des calvinistes
n’intimida pas leurs adversaires qui passèrent
vigoureusement à l’offensive et dénoncèrent
Calvin à son tour comme hérétique,. pour sa
doctrine de la prédestination qui n’est pas con¬
forme aux livres saints.
Cependant Calvin n'avait jamais été plus près
du triomphe définitif.
Le 16 mai 1555, des arrestations sont ordonnées
à la suite d’une échauffourée provoquée par l’ad¬
mission d’un trop grand nombre de Français exi¬
lés, à la bourgeoisie. Les chefs du parti hostile à
Calvin, prirent la fuite, d’autres sont exécutés,
dont Daniel Berthelier, fils de Philibert, le héros
de l’indépendance genevoise.
(1) Et. Giran , p. 266.
L’échec de cette rébellion donna des armes
redoutables à Calvin et son autorité en fut consi¬
dérablement fortifiée. Désormais, il va être défi¬
nitivement le maître incontesté de la ville, le
chef religieux et politique de la plus extraordi¬
naire République de tous les temps, créée à
l'image d’un homme qui lui imposera une morale
austère en même temps que la doctrine religieuse
la plus absolue et la plus intolérante.
Ce triomphe va redoubler l’activité des Calvi¬
nistes ; ils demandent des mesures plus sévères
au Conseil de Bâle pour étouffer l’hérésie. Castel-
lion est cité devant le recteur de l’Académie. Ses
collègues se portèrent garants de son innocence
et le défendirent avec une grande énergie.
L’échec de la démarche tentée auprès des auto¬
rités bâloises contre Castellion, une lettre amicale
que lui écrivit Philippe Mélanchton,le chef vénéré
du Luthérianisme, indignèrent Calvin. Il publia
un violent pamphlet contre son adversaire où la
calomnie s’ajoutait à l’injure; Castellion y répondit
par une apologie où il réfutait point par point les
graves accusations lancées contre lui, celles de
légèreté et d’orgueil, de cynisme et d’impiété.
Les propos contre la prédestination lui valurent
d autres attaques. Il est devenu un homme vicieux
et dangereux ; il est accusé d’être le chef de cette
opposition libérale qui a son centre d’activité h
Bâle.
La prédestination est une de ces idées théolo¬
giques qui ont lait couler tant d'encre au xvi e siè¬
cle : « Nous appelons prédestination, dit Calvin,
le conseil éternel de Dieu par lequel il a déter¬
miné ce qu il voulait faire d'un chacun homme.
Car il ne les crée pas tous en pareille condition,
mais ordonne les uns a la vie éternelle, les autres
à éternelle damnation. Ainsi, selon la tin à la¬
quelle l’homme est créé, nous disons qu’il est
prédestiné à mort ou à vie. » Cette idée procède
de l’exaltation du sentiment religieux qui, par
adoration mystique de Dieu, refuse h l’homme le
droit et la possibilité de demander des comptes
au Créateur. C’est Dieu qui a voulu que les hom¬
mes ne puissent être sauvés que par la foi : des
hommes sont prédestinés h croire, d’autres ne le
sont pas.
L'homme n’est donc pas libre et c’est Luther
lui-même qui a écrit que le Libre arbitre n’est rien,
et il a publié sous ce titre un ouvrage qui se ter¬
mine par ces mots : « Dieu lui-même voudrait
me donner le libre-arbitre, je le refuserais,
parce que je ne trouverais jamais en moi de quoi
%
apaiser ma conscience ».
Castellion combattait ces idées dans leurprin-
cipe et au nom de l'esprit chrétien ; au nom de
la seule morale. Il soutient que le Créateur veut
que les hommes soient sauvés.
Remontant à la première faute, Castellion pose
le dilemme suivant : « Ou bien Adam a pêché
pour avoir agi contre sa nature et alors il est
coupable parce qu’il était libre; ou bien il n’a fait
qu’obéir à une nécessité inhérente à sa nature
telle que Dieu l’avait faite et alors ce n’est pas lui,
c’est Dieu qui est l’auteur du mal ».
Sébastien Castellion ne parle pas en théologien,
mais en moraliste qui, au lieu de s’appuyer sur
des textes toujours controversables, recourt à des
arguments de sens commun. Dieu n’a pu se pro¬
poser qu’une fin en créant l’homme, c’est le
bonheur final de toutes ses créatures. L’homme
a été fait à son image, il est capable de se déter¬
miner lui-même, c’est-à-dire doué d’une volonté
libre.
Et si Dieu est maître souverain, il faut l’enten¬
dre ainsi : il ne peut rien contre la nature ni faire
le chat plus fort que l’éléphant, faire pousser la
vigne au sommet du Mont Blanc ou le raisin sur
des chardons. Il peut tout ce qu’il veut, mais il
ne peut rien qui soit contraire au bon sens. Puis
Castellion pose en principe que la règle suprême
c'est la justice qui est une idée claire, sûre, qui
nous fait comprendre la volonté de Dieu.
fl fonde la religion sur la Justification de la foi.
Et voici le sens qu’il accorde à ces termes : Au lieu
de se préoccuper comme les mystiques des autres
57
siècles et comme la plupart des réformateurs des
problèmes éternels, de s’abîmer dans la médita¬
tion sur la grâce, sur la prédestination, sur le pé¬
ché originel, sur la damnation éternelle, Castel-
lion répudie ces vaines curiosités, il n'y a rien à
approfondir dans les desseins de la Providence.
Dieu est amour, il veut le salut de tous.
Et contre l’orthodoxie religieuse, qui croit
l’homme désespérément mauvais, il dresse la vé¬
ritable pensée morale, qu’elle soit religieuse ou
seulement laïque, qu’elle procède du déisme af¬
firmé ou de l’indifférence, qui croit l’homme
naturellement capable de tout bien. « Dieu ne
commande rien de plus à l’homme que de l’aimer
de tout son cœur et d’aimer son prochain ».
S. GASTELLION
PRÉCURSEUR DU RATIONALISME
Sébastien Castellion a exposé sa doctrine dans
la Vraie Justification par la Foi, œuvre manus¬
crite qui existe à la Bibliothèque des Remon¬
trants, à Rotterdam, qui a pour titre : « De
Arte dubitandi ». Dans la préface, il démontre
la légitimité du doute et sa nécessité. Cet écrit
a fait dire à Lecky , historien du Rationalisme em
Europe, que Castellion a été l’un des plus émi¬
nents précurseurs du rationalisme.
En lisant ce merveilleux traité, on a peine à
croire, déclare M. Buisson, qu'on lit un contem¬
porain de Luther et de Calvin. « Il n'admet que
le sens figuré, l’interprétation spirituelle du sacre¬
ment, la vertu morale et religieuse de la médita¬
tion... 11 ne voit dans la Cène qu'une commémo¬
ration et une image allégorique ».
Ces paroles sont d'une hardiesse extraordinaire,
si l'on songe à l'esprit d'intolérance à peu près
général à cette époque et à l’immense crédulité
du peuple.
— 60 -
Le procès intenté à la mémoire de David Geor¬
ges, chef de la secte des anabaptistes, réfugié
clandestinement à Bâle, sous le nom de Jean de
Bruges, en est encore un exemple éclatant.
Jean de Bruges était mort entouré de la consi¬
dération de toute la population qui lui fit des obsè¬
ques grandioses. Mais, trois années plus tard,
son anonymat fut découvert. Un procès fut intenté
à sa mémoire. Les Joristes prêchaient le retour
à la religion primitive, ils croyaient à une révéla¬
tion continue, progressive, se complétant à travers
les siècles ; puis il y aura un nouveau Messie qui
achèvera la mission du Christ.
Après les persécutions dont les anabaptistes
furent les victimes en Allemagne et en Hollande,
la tête de Georges David avait été mise à prix.
Castellion avait été en relations avec lui, sans
connaître sa véritable personnalité, il fut même
accusé d’avoir été affilié à l’anabaptisme et de
s'être fait rebaptiser.
ÏJ pr0cès fut digne du m °y en âge : le 13 mai
1559, David Georges fut condamné à mort. L’exé¬
cution eut lieu solennellement à Bâle, on déterra
son corps qui fut livré aux flammes, ainsi qu’un
enorme monceau de livres condamnés.
L’influence de S. Casteillon allait croissant
maigre les attaques de plus en plus vives des Cal¬
vinistes.
Sa doctrine de la tolérance était publique¬
ment acceptée dans le Wurtemberg et dans
la principauté de Montbéliard, son annexe fran¬
çaise : Farel disait que l'administrateur en chef
des églises de la principauté avait entrepris de
castalioniser tout le comté.
Il est connu dans toute l'Allemagne, les Pays-
Bas, il a des relations en Angleterre, en Espagne,
et il compte des disciples qui défendent sa doc¬
trine de liberté. ^
fA
Sa notoriété est telle qu'il faillit être nommé ' y
professeur à l’Universtté-éeTfàle, dans la chaire^A
même qu'avait occupée Théodore de Bèze. ^ J
Au mois d'octobre 1562, il fait paraître un nou¬
vel ouvrage, Conseil à la France désolée , qui lui
valut à la fois les colères et les sarcasmes des
catholiques et des protestants. Le pauvre vision¬
naire de Bâle, comme l’appelle M. Buisson, avait
entrevu, dix ans avant la Saint-Barthélemy, quel
mal allait faire à la France le déchainement des
haines religieuses. Son volume venait 1 année
après la publication d’un opuscule d Etienne Pas-
quier, déjà une célébrité du barreau de Paris,
Exhortations aux princes et seigneurs , dont la con¬
clusion était aussi formelle que le sera celle de
Castellion : « Le moyen de pacifier tous les trou¬
bles ? Il n'y en a pas de plus prompt et de plus
expéditif que de permettre en votre République
deux Eglises : l’une des Romains, l’autre des Pro¬
testants ».
D’autres voix s’étaient fait entendre en faveur
de la tolérance, celle de l’amiral Coligny, de Mi¬
chel de I Hôpital, et ces efforts pour une pacifica- '
ti°n des esprits qui n’aboutirent pas et dont
malheureusement on méconnût l’importance,
font écrire à M. Buisson ces belles phrases histo¬
riques :
« La grande folie des guerres de religion, qui
a mis dans notre sang un ferment de fanatisme
étranger au tempéramment français, n’était pas
un fait nécessaire, ce n’était pas même un fait
naturel et normal : il pouvait être évité, il a failli
l'être ; c’est déjà trop qu’il ait été rendu possible
par un désastreux concours de circonstances, et
qu’il ait été rendu inévitable, peut être irrépara¬
ble, par la faiblesse des uns, par les crimes des
autres » (1).
Sébastien Castellion, dans des circonstances
qui allaient devenir tragiques, a pu, avec la plus
grande raison, se rendre ce témoignage qu’il a fait
son devoir ; il espère qu’au moins quelqu’un connaî¬
tra qu’il a dit la vérité, et qu’ainsi il n’aura pas
perdu sa peine.
Ces conseils à la France désolée sont animés
(1) b. buisson , ouvrage cité, tome 11, p. 242.
63
du même esprits que ses écrits précédents. 11
s adresse aux catholiques et leur dit que les doc¬
trines et les actes qu'ils reprochent aux protes¬
tants, pour lesquels ils sont rôtis tout vifs à petit
feu, ne sont pas fondés sur l'Ecriture : « et ne
voilà-t-il pas une belle et juste cause de brûler
les gens tout vifs?... Voudriez-vous qu’on vous
fit ainsi ? Voudriez-vous qu’on vous persécute
pour n’avoir pas crû ou confessé quelque chose
contre votre conscience ? » Et aux Evangéli¬
ques : « Vous avez aimé vos ennemis et rendu
bien pour mal, et béni ceux qui vous maudissaient
mais sans leur faire d'autre résistance que celle
de vous enfuir, et tout cela selon le commande¬
ment du Seigneur. D’où vient maintenant un si
grand changement en quelques-uns de vous?...
Vous employez sac et bagues, voire le bien des
pauvres, en hallebardes et tuez et massacrez et
mettez à la pointe de l’épée vos ennemis et em¬
plissez et souillez les chemins et les rues, voir
les maisons et temples du sang de ceux pour
lesquels le Christ est mort comme pour vous et
qui sont baptisés en son nom comme vous ».
Et il adresse à la France cette apostrophe
qu’elle eût tant gagné d’entendre : « Le Conseil
qui t’est donné, ô France, c’est que tu cesses de
forcer consciences, ni tuer, ni persécuter, mais
permettre qu’en ton pays il soit loisible à ceux qui
croient en Christ et reçoivent le Vieux et Nouveau
Testament de servir Dieu, selon la foi non d'au¬
trui, mais la leur ».
Cet appel à la raison, à l’amour, à la tolérance
n’a pas été entendu au xvi e siècle : il va trop loin
et trop haut dans un temps où on pouvait encore
sans soulever la colère vengeresse des peuples,
envoyer les hérétiques au bûcher. « On reste
confondu devant les perspectives que cet apôtre
de la tolérance, précurseur de la paix basée sur le
droit des consciences, ouvre devant les rois et les
peuples. (1) » Et M. Giran ajoute que le petit
livre de Castellion dépasse la portée du Contrat
social de Jean-Jacques Rousseau, en faisant en¬
tendre en plein xvi e siècle la voix de Tolstoï,
l’apôtre de la non-résistance au mal par la
violence.
La solution qu’il offre aux deux partis nous
paraît si sage, elle est aujourd’hui à peu près si
universellement adoptée, qu'on se figure mal
1 opposition qu’elle rencontra chez les deux partis
adverses : Laisser les deux religions libres : que
chacun tienne, sans contrainte, relie des deux qu’il
voudra.
Or, les protestants de France, inconscients du
péril qui les menaçait, prenaient au Synode géné-
(1) Et, Giran, ouvrage cité p. 395.
ral de L y° r1 ’ en 1563, la résolution de dénoncer
à toutes les Eglises réformées de France le livre
de Sébastien Castellion comme une pièce très dan¬
gereuse, dont on doit se donner garde.
Les objurgations de Castellion ne furent pas
suivies et les deux fractions adversaires devaient
vider leurs querelles par les armes. « L’honneur
de Dieu avant tout, et il faut croire que, pour les
uns et les autres, l’honneur de Dieu ne souffrait
pas que les hommes fussent frères. » (t)
Les persécutions contre Castellion continuent,
on s’en prend à sa famille. Son neveu, Michel
Chatillon, lui écrit que les Ministres de Genève
ont dit à la tante Jeanne (une des sœurs de notre
héros), qu’il était le plus méchant diable d’enfer
et qu’ils feront qu elle le croie. « Nous ne croyons
nullement que vous soyez tel que le monde vous
dit; mais pourtant, ma tante Jeanne et moi, vous
mandons que vous donniez bien garde de Satan,
le grand tentateur ».
On lui reproche de professer les plus graves
erreurs sur la prédestination, le libre arbitre,
le péché originel, la parole de Dieu, l’Esprit Saint,
la justification de la foi, ainsi que sur la répres¬
sion de l’hérésie.
Menteur, faussaire, blasphémateur, anabaptiste
(1) Et. (rirait , ouvrage cité, p. 409.
déguisé, inepte profanateur des choses saintes,
puant sycophante et patron des hérétiques, des
adultères, des homicides, — dans l’officine de
Satan, telles sont les aménités que Théodore de
Bèze lui adresse. Cette violente controverse, où le
beau rôle appartient à Castellion, ne suffît pas
aux Calvinistes.
La réponse de Bèze, dédiée aux pasteurs de
Bâle, le fit comparaître une fois encore devant
le Conseil de Bâle-
Une plainte fut adressée contre lui au mois
de novembre 1563, où il était dénoncé comme
libertin, pélagien, patron de tous les criminels
hérétiques, adultères, voleurs et homicides, pa¬
piste et blasphémateur, comme académique et
imbu de l’esprit de l'anabaptisme.
Castellion demande la permission de répondre
à des écrits par des écrits où qu’il puisse être
confronté devant le Conseil avec Calvin et de Bèze:
« S'ils prouvent leurs accusations, j’offre ma tête
au supplice mérité. S'ils ont bonne conscience, ils
ne doivent pas craindre le tribunal de Bâle, ceux
qui n'ont pas craint de m’accuser devant le monde
entier. Mais s’ils ne justifiaient pas leurs alléga¬
tions, il sera juste qu’on les tienne pour calom¬
niateurs ».
Le procès ne pu! avoir lieu : les émotions que
lui causèrent ces poursuites, les attaques inces-
sautes dont il était l'objet, avait aggravé son mau¬
vais état de santé. Il avait songé à partir pour
l’exil, désespérant d’être jamais en paix dans des
pays où triomphait l’orthodoxie autoritaire »,
h suivre en Pologne, où il s’était réfugié, son ami,
Bernardino Ochino, condamné à sortir de Bille
pour avoir écrit contre la Trinité.
Mais i! mourut le 29 décembre 1563, à B âge de
48 ans. Il avait succombé des suites d une maladie
qui le minait depuis longtemps,, provoquée,
d’après l’opinion commune, par les privations,
les veilles et les peines qui avaient usé son tempé¬
rament avant l’âge.
La mort de Sébastien Castellion fut un deuil
pour l’Université de liàle. Les honneurs publics
lui furent rendus ; son cercueil fut porté par ses
élèves et il fut inhumé dans le cloître de la cathé¬
drale de Bâle, dans le tombeau de l’illustre fa¬
mille Grynée. Trois jeunes Polonais, fils de haute
maison, firent graver à leurs frais, dans le marbre
en témoignage de leur vénération, une épitaphe
pour leur maître vénéré.
Ses adversaires ne cachèrent pas leur joie.
L’un deux, Bullinger, de Zurich, s’écria : « Castel¬
lion est mort; tant mieux ». Un calviniste fervent
avait demandé, dans ses prières, que Dieu délivre
l’Eglise de cette peste.
— 68
Ainsi se termine l'existence d'un homme auquel
il n’a manqué , selon M. Buisson, que le prestige
des circonstances extérieures pour en faire une
des plus importantes personnalités de la Réforme
française.
« Il n a occupé, ni dans le monde, ni dans
l’Eglise une place éminente. En ce siècle de
fièvre, dont il ressent vivement toutes les émo¬
tions, il semble s’appliquer autant à s’effacer de
la scène que d’autres à y puraitre ». (1)
11 s’efface tellement qu’on ne sait presque rien
de sa famille et qu’on ne peut pénétrer dans son
intimité. Sa vie est tout intérieure. Et cette gra¬
vité huguenote que n’eut pas désavoué C. Calvin,
lui interdit toute effusion.
Castellion avait eu neuf enfants de ses deux ma-
tiages. Lu seul semble s’être élevé au-dessus de
la condition d'artisan, le dernier, Frédéric, né
en 1562 qui, après avoir fait de bonnes études à
1 1 diversité de Bâle, devint professeur de rétho-
iique à Bâle. Il mourut dans l’exercice de sa
charge, en 1613, à l’âge de 31 ans.
(\) F. Buisson, ouv
rage cité, tome II, p. 267 .
L’influence qu’a exercée Sébastien Castellion
après sa mort a été considérable : ses manuscrits
furent imprimés et réimprimés ; des Eglises pro¬
testantes les utilisèrent comme manifestes et
comme programmes et sa doctrine triompha sur
plusieurs points de celle de Calvin. Il représente
le protestantisme libéral par sa proclamation de
la tolérance et par la place secondaire qu’il assigne
à l’uniformité dans le dogme et au dogme lui-
même.
Au lendemain de sa mort, de vives controverses
eurent lieu dans le canton des Grisons entre les
partisans des poursuites séculières contre les
hérétiques et ceux qui refusent de les punir. Dans
cette partie de la Suisse, des réfugiés italiens,
aussi peu disposés à accepter le joug luthérien et
calviniste que le joug papiste, y affluaient, esprits
aventureux, se faisant eux-mêmes une religion.
La liberté religieuse ne fut jamais plus d’actua-
— 70 —
lité qu'en l’année 1578, où Fauste Socin, prit l'ini¬
tiative de faire imprimer les manuscrits de Sébas¬
tien Castellion. C'était le neveu de Lélio Socin,
protestant italien, fondateur du socianianisme,
secte qui rejette les mystères et la divinité de
Jésus-Christ et ne voit en définitive dans la reli¬
gion chrétienne que son sens profondément moral.
Ces écrits posthumes sont les Quatre Dialogues et
les Quatre petits Traités, qui valurent à leur auteur
défunt une popularité qu’il n’avait pas connue de
son vivant.
L’influence de Castellion en faveur de la liberté
religieuse et de la tolérance se continuait avec
plus de force ; la réfutation vive et hardie des
doctrines calvinistes était lue avec avidité par de
nombreux esprits dans le monde protestant. 11
pose les fondements d une religion nouvelle basée
sur la liberté, et comme l’a écrit M. Giran, ces
ouvrages renferment en quelque sorte un projet
de Réforme de la Réforme calviniste. « Persuadé
que la doctrine calviniste est une cause de déses¬
pérance et de pessimisme noir, il la transforme
en un optimisme rayonnant qui fait du Christ le
grand libérateur spirituel. Le Christ galiléen re¬
prend ici toute sa valeur de messager divin et de
médecin des âmes.
... 11 est un Dieu d'Amour et de Pardon et nous
y reconnaissons le Dieu de l'Evangile. C'est une
religion de paix et de liberté, d’énergie humaine
et de volonté triomphante, un stoïcisme chrétien.
exempt de fatalisme et tout imprégné d’amour,
une religion d’espoir et de joie, capable de mettre
quelque lumière au sein des existences les plus
tristes (1) ».
Cette religion épurée, détachée des dogmes et
profondément humaine, a fini par rallier les
Calvinistes eux-mêmes qui, pour rendre la doc¬
trine de Calvin supportable, en ont été réduits à
lui attribuer des idées et des arguments qu’il
n’avait cessé de dénoncer dans les écrits de son
redoutable adversaire.
Mais c’est de la Hollande que devait venir la
résurrection de l’œuvre de Sébastien Castellion ;
c’est là que sa pensée, se mêlant à des luttes tra¬
giques, allait contribuer à faire éclore la liberté
religieuse.
Au moment où les manuscrits des Quatre Dia¬
logues s’imprimaient, la République des Sept Pro¬
vinces Unies échappait à la fois au joug de l'Es¬
pagne et à l’autorité de l'Eglise catholique. Notre
grand Edgar Quinet a marqué le caractère de
cette lutte religieuse et politique dans son ouvrage
trop peu connu, Marnix de Saint-Aldegonde.
Puis le protestantisme hollandais devait se
(!) Et. Giran. Ouvrage cité, p. '*66.
72
partager en deux tendances : la libérale, s’inspi¬
rant des écrits et de renseignement de Sébastien
Castellion, et la tendance orthodoxe, la plus fidèle
à la doctrine autoritaire de Calvin. Ce conflit
aboutit à la lutte entre les Remontrants et les
Contre-Remontrant s. Deux hommes y ont été les
ardents défenseurs de la liberté : Coornherl, cé¬
lèbre en Hollande, ancien secrétaire des Etats de
Hollande, qui a tant fait pour l’émancipation de
son pays ; Arminius, qui a donné son nom à la
tendance dont il avait été le premier champion
public, Y arminianisme, qui dérive directement
des écrits de Sébastien Castellion.
M. Ferdinand Buisson et M. Etienne Giran
ont parlé en termes émouvants de cette lutte
fratricide. Les mesures prises par les calvinistes
hollandais contre les anabaptistes et les tortures
qu’ils leur avaient infligées indignaient Castellion
de son vivant. On n’insistera jamais assez sur
cette attitude de notre compatriote, faite de raison
et de douce pitié à l’égard de ceux qu’on appelait
des hérétiques, a Je crois que ceux qui poursuivent
les anabaptistes ne sont pas moins dans Verreur que
ceuxqiïils condamnent. Tuer pour cause de religion
est pire , c'est une erreur infiniment plus grave I
Car l’esprit de persécution
à Vesprit du Christ (1).
est tout à fait contraire
A partir de 1581, on assiste à une véritable ré¬
surrection de la pensée de Castellion. Coornhorl,
qu’affectaient les troubles suscités par les luttes
religieuses, s'efforça de libérer les consciences. Il
ne craignit pas, en véritable disciple du savant
théologien libéral, à mener une vigoureuse cam¬
pagne contre les dogmes catholiques. Il traduisit
les Quatre Dialogues. « L'utilisation pratique de la
pensée de Castellion devint d’un usage courant aux
Pays-Bas y au sein de l’Eglise réformée-, contre la
domination calviniste (2). »
On réimprime le Conseil à la France désolée , et
réditeur fait allusion à la Chandelle de Savoie ,
qui éclairait le monde protestant de tout son
éclat.
En 1608, les « innovateurs » ou libéraux pri¬
rent le nom d’Arminiens, et rédigèrent la fameuse
« Remonstrance » aux Etats de Hollande, tout
imprégnée du pur esprit de Castellion.
M. Giran écrit que c’eût été une grande joie
pour le grand Réformateur d’entendre exposer
librement ses idées personnelles, sans même que
son nom, sur qui pesait la plus grande suspicion,
fut prononcé.
(1 ) Lettre au pasteur Nicolas Blesdyck, citée par M. Giran.
(2) Et. Giran , p. 511.
1\
Enfin, on édite 1 admirable réfutation du libellé
de Calvin qui soutenait le droit de punir de mort
les hérétiques : le Contra libellum Calvini, qui
était resté manuscrit ; l’éditeur anonyme, en pré¬
sentant l’œuvre de Sébabstien Ca^tellion, écrivait
ces nobles paroles : « S’il est sous le soleil un
pays où l’on ait détesté et haï la contrainte en
matière de conscience ou, ce qui est tout un, la
mise à mort des hérétiques, s’il est un pays où
l’on s’y s’est opposé, où on 1 ait combattue à ou¬
trance, c’est bien notre libre Néerlande. »
Et M. Giran s’écrie : « Ceux dont la pensée,
à travers les siècles va chercher pieusement la
sienne, ceux qui l’aiment pour les souffrances
imméritées qu on lui imposa, pour son héroïsme,
pour son œuvre immortelle et pour ses géniales
intentions spirituelles, ceux-là, dans leur être
profond, gardent une gratitude émue aux libres
croyants hollandais qui, ressuscitant sa pensée à
une heure si grave, la jetèrent palpitante de vie
dans la lutte engagée (1). j>
Les libres croyants succombèrent au Congrès
de Dordrecht en 1618 et plus de deux cents pas¬
teurs furent bannis.
Ils purent rentrer en Hollande en 1625 et furent
officiellement autorisés à prêcher leur doctrine.
(I) Et. Giran , p. 525.
Désormais, les principes qu ils avaient semés
avec tant de courage étaient lancés dans le
monde. L œuvre de libération qu ils préparaient
devint les principes de 1 humanité consciente que
la Révolution de 1789 allait définitivement réa¬
liser.
CONCLUSION
Sébastien Castellion rencontre aujourd’hui de
fervents admirateurs et des disciples fidèles, tant
en France qu’à l’étranger parmi les protestants
libéraux, les libres-croyants et les libres-penseurs.
Au mois de juillet 1913,1e Congrès international
du Progrès religieux réunissait, à Paris, de nom¬
breux chrétiens progressifs et des libres-croyants.
Le professeur Viénot, dans un rapport sur Castel¬
lion et la Tolérance au xvi e siècle, rappelait ses
efforts obstinés en faveur de la liberté religieuse.
Puis M. Etienne Giran, dans une autre commu¬
nication intitulée, le Quatrième Centenaire de Cas¬
tellion, écrivait que Castellion avait découvert la
différence essentielle entre la foi et la croyance.
Il ajoutait qu’il serait temps de penser à élever
un monument à Castellion et il demandait qu'à
l'occasion du quatrième centenairede sa naissance,
une plaque fut apposée sur son tombeau à Bâle.
Le vœu de si nombreuses personnalités en fa¬
veur de la glorification d’un des plus purs héros
de la pensée libre est exaucé : une belle âme si
longtemps méconnue et une belle vie qui rencon-
— 78 —
tra tant d’amertume et souffrit les pires maux
devaient être tirées de l’oubli.
C’est une grande gloire pour notre petit pays
d’avoir donné le jour à une personnalité qui a
été si éminente dans le domaine de la philoso¬
phie, de la littérature ; surtout qu’à cette gloire
d’avoir été un des plus grands hellénistes et lati¬
nistes de son temps, s’ajoute celle de s’être
montré un des premiers défenseurs de la liberté
religieuse et de s’être affirmé un véritable prota¬
goniste de la liberté de conscience, de la tolérance
la plus large et la plus éclairée, plus de trois cents
ans avant notre époque, en luttant contre l’auto¬
ritarisme de Calvin.
Sa vie est un modèle de dévouement et de la¬
beur ; il a souffert pour les idées qui nous sont
chères et qu’il a contribué à répandre dans le
monde.
Nous élevons vers cet apôtre des droits de
l’humanité enfin reconnus, notre immense gra¬
titude et notre fervente piété, dans notre convic¬
tion ardente qu’un jour prochain luira, où les
haines entre hommes de convictions différentes
prendront fin, et où la fraternité universelle ré¬
gnera dans le monde.
TABLE DES MATIERES
Préface, par F. Buisson. vii
Avant-propos. IX
Sébastien Casteliion, apôtre de la tolérance. il
Origine de Casteliion. 13
S. Casteliion, à Lyon, années d’études. 1*7
S. Casteliion. régent du Collège de Genève. 23
S. Casteliion, à Bàle, années de misère..... 31
S. Casteliion, professeur ; Premières luttes. M. Ser¬
ve!.. 37
Les Deux Réformes aux prises : Luttes contre l'Ab¬
solutisme calviniste. -17
S. Casteliion, précurseur du Rationalisme. 59
L’Influence de Casteliion : Le Protestantisme libéral. 69
Conclusion. 77